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19
fév
2010

Fondation Cartier, entretien avec Corinne Bocquet

Ecrit par Pierre Geneston at 16:32

Entretien Artsetter – Corinne Bocquet – régisseuse des œuvres à la Fondation Cartier pour l’art contemporain


Quel est votre rôle au sein de la Fondation Cartier pour l’Art Contemporain ?

J’ai d’abord une fonction de Responsable de la Logistique. Je prends en charge l’ensemble des taches du préteur à la salle d’exposition. Puis je veille effectivement, et pendant tout le temps de l’exposition, à ce que l’œuvre soit présentée dans de bonnes conditions de conservation.

Je gère également la collection de la Fondation Cartier. Quand je dis « je gère », je suis les demandes de prêts que le conservateur de la collection accorde ou non. A partir du moment où la réponse est positive, j’interviens. C’est toute une réflexion sur la protection et la conservation des œuvres d’art. Comme je le souhaitais à l’origine, je m’oriente donc aussi vers la conservation. On peut dire que mon travail se situe à l’intermédiaire entre le conservateur et la régie – logistique des œuvres.

Vous engagez-vous parfois à aller encore plus loin dans votre métier ?

Oui, en effet. Par exemple, dans le cas de l’exposition Gosse de Peintre, Beat Takeshi Kitano (ndlr : exposition du 11 mars au 12 septembre 2010 à la Fondation Cartier), j’ai pris en charge toute une réalisation d’une série limitée de vases qui seront présentés au public et vendus. J’ai trouvé le fabricant qui est un designer localisé en Italie. J’ai suivi toute la production en faisant le lien entre le fabricant, moi-même – en tant qu’intermédiaire représentant la Fondation Cartier – et l’équipe de Kitano. De toute évidence mes actions dépassent mon statut premier de régisseuse d’exposition. La structure de la Fondation et mes années de présence me permettent ainsi d’aller plus loin.

Quels sont vos rapports avec les artistes et les collectionneurs qui vous prêtent les œuvres ?

Je ne rencontre pas tous les artistes ou collectionneurs. Mais parfois je fais de belles rencontres. C’est plus le cas avec les prêteurs qui sont artistes. J’ai un très beau souvenir de ma rencontre avec Jean Pierre Raynaud, avec qui j’ai longuement collaboré. J’ai été très admirative de sa façon de travailler. C’est quelqu’un qui, avec beaucoup de douceur et de fermeté à la fois, parce qu’il sait très bien ce qu’il veut, a cette capacité de vous accompagner de A à Z dans la réalisation d’une exposition. Ça a été pour moi une rencontre formidable car c’est un homme humainement de grande qualité. J’ai beaucoup aimé aussi la personne de Pierrick Sorin. Il a une personnalité très différente. Beaucoup de fantaisie dans son travail, qu’il exprime avec l’utilisation du langage du corps qui est un langage qui m’interpelle beaucoup. Paradoxalement, quand on le rencontre pour la première fois, il donne l’impression d’être introverti, alors qu’il a un possible assez extraordinaire. De vraies expériences enrichissantes.

Quel est votre diagnostique pour le marché de l’art français ?

Le marché de l’art dans l’ensemble se porte assez bien. Moi je n’aime plus du tout cette idée de parler d’un marché de l’art « français ». Je sais pourtant qu’il existe. Mais aujourd’hui y a un brassage tellement considérable que je n’ai pas cette notion de marché nationalisé. Je le vis depuis le début comme quelque chose d’ouvert. La notion de pays est quelque chose de très passéiste. Je vis d’abord mon travail de façon internationale, de très ouvert sur l’extérieur et j’adore ces moments où je peux aller dans d’autres lieux, dans d’autres institutions pour y puiser la nouveauté. Même s’il y a certaines personnes défaitistes qui vous diront le contraire, et c’est vrai, il y a des moments difficiles, dans l’ensemble le milieu est en bonne santé. Je constate que les gens ont envi d’acheter, qu’ils sont de plus en plus intéressés par la création – ne serait-ce que par le nombre croissant d’entrées à la Fondation ces dernières années.

Ron Mueck, In Bed, 2005, collection Fondation Cartier, Paris

Pensez-vous qu’un jour la France verra se multiplier les collectionneurs à l’instar des USA ?

Il est difficile de s’en rendre en compte aujourd’hui. Néanmoins on constate comme je vous le disais une tendance soutenue de la part des français à se rendre de plus en plus dans des lieux consacrés à l’art contemporain. Mais ça se développe, ne serait-ce par ce que j’entends de la part des jeunes que je fréquente dans les écoles dédiées à la médiation culturelle ou au marché de l’art. On perçoit que cette nouvelle génération, au regard de sa capacité financière, est plus à même de franchir le pas du premier achat d’une œuvre d’art ; peut-être même d’entamer ainsi une belle collection.

J’ai rencontré récemment d’une jeune femme institutrice qui me disait : « moi j’achète même si je ne peux pas tout régler en une seule fois ». Elle n’hésitait pas à discuter avec les galeries pour pouvoir payer sur un an, deux ans, trois ans. Elle m’expliquait que généralement la galerie acceptait et qu’effectivement sa démarche les intéressait. C’est important pour une galerie de n’avoir pas que des grands collectionneurs avec des grands moyens.

On constate quand même, que de plus en plus de personnes n’appartenant pas au milieu de l’art viennent aux expositions, que le panel s’ouvre de plus en plus. Je pense donc qu’à partir du moment où l’on vient voir de la création contemporaine, on se plonge dans un certain contexte qui peut un jour nous amener à nous faire poser la question d’acheter de l’art.

Quel conseil alors donneriez-vous à un futur jeune collectionneur ou à une personne qui hésite encore à franchir le cap du premier achat ?

Je pense que c’est d’abord sa propre sensibilité qui compte, son regard sur la création qui est très important. Je pense qu’un collectionneur qui va commencer à acquérir des œuvres devrait d’abord se demander pourquoi il souhaite acheter. Il faut bien avoir conscience qu’acheter c’est aussi posséder. Est-ce parce qu’il éprouve du plaisir en s’appropriant quelque chose ? Se situe-t-il dors et déjà dans une démarche d’entamer une grande collection ? C’est dur à dire puisque l’on a rarement cette prise de conscience de la collection dès le début. Je pense donc que la première étape est de posséder dans une notion de plaisir direct. Je ne pense pas qu’on le fasse d’emblée sous une forme d’investissement, en tout cas pas systématiquement. Je pense qu’avant tout l’achat doit correspondre à un plaisir. Et cela commence souvent comme ça.

Et pour ceux qui ont déjà franchi la première étape, comment « bien » continuer ?

On peut le faire quelque fois avec des erreurs de choix au début. Dix, vingt ans après le début, une œuvre d’art qu’on a aimé peut ne plus nous plaire. Au bout d’un certain temps le collectionneur s’interrogera sur l’ensemble de ses œuvres réunies. Pourquoi ai-je fait ça ? Est-ce que les œuvres que j’ai acquises il y a vingt ans ont encore de l’intérêt pour moi ? N’ai-je pas plutôt envie de les revendre pour pouvoir m’acheter une œuvre plus importante ?

J’ai eu l’occasion d’en discuter avec un grand collectionneur qui exposait l’ensemble de ses œuvres au public pour la première fois. Il me racontait une très belle histoire. Il avait commencé à acheter ses premières œuvres il y a 30 ans. Puis au fil du temps, il s’est rendu compte que ses premiers achats ne lui plaisaient plus trop. A force d’acquisitions son œil s’était formé une exigence nouvelle, son regard et ses goûts avaient évolué. Il revendait donc certaines de ses œuvres. Son explication s’est terminée sur une quelque chose d’assez incroyable : «  je me suis vu acheter des œuvres d’art sans avoir les moyens de les payer », en ajoutant que : « je passais des nuits entières à ne pas dormir pour trouver la solution de comment j’allais procéder pour les payer ! ». Etonnant n’est-ce pas ? Mais c’est un cas extrême car une passion n’est pas forcément dévorante. Je pense qu’il la vivait ici sans doute sans recul trop de recul. Tout est finalement très lié à notre passé et à notre manière de vivre.

Et vous Madame Bocquet, êtes vous une collectionneuse ?

Moi-même j’achète des œuvres d’art. Vous voyez, plutôt que d’acheter des jouets à mes enfants, et bien suivant mes moyens, je leurs offre une œuvre d’art lors de leurs anniversaires. Depuis petits ils ont ainsi reçus des œuvres, comme autant de souvenirs. Et maintenant nous regardons ensemble les œuvres en nous remémorant ces instants, nos histoires. Et puis ce sont des objets d’art qui leur reviendront à terme. Ils font partie de leur vie. Un peu comme un livre ouvert. C’est moins une collection d’objets de valeur à leur transmettre mais plus une histoire. Ces achats sont comme des rencontres. Des œuvres qui me parlent et qui leur parleront. C’est vrai, une collection est un questionnement perpétuel en rapport avec ce que nous sommes. Une question à se poser c’est sûr.

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